Entre deux mondes

Entre deux mondes

Alors que le départ approche, les au-revoirs se multiplient. D'un côté il y a les autres, tous ceux que j'embrasse, que j'étreint avec force, dont je m'éloigne pour un temps. Et de l'autre il y a moi. Et nous ne vivons absolument pas la même chose.

Pour eux, c'est une formalité, un évènement anodin dans leur continuum temps, dans leur vie qui continue demain comme une suite logique d'aujourd'hui. Pour moi, c'est une rupture, un changement radical, une révolution intérieure. En leur disant au-revoir, j'ai parfois l'impression que c'est aussi à la version actuelle de moi-même que je fais mes adieux. Comme si je savais, au fond, que la personne à qui ils disent "à bientôt" resterait là, dans leur souvenir de cet instant, mais n'existerait bientôt plus. Comme si je laissait une partie de moi ici, à leurs pieds, dans leurs bras.

Et d'une certaine façon, n'étais-ce pas le but ? Me délester au fil du chemin de tout qui n'est pas essentiel, de tous les poids qui m'empêchent d'avancer, de tout ce qui me prive d'être moi. Mes automatismes, mes mauvais schémas, mes blessures, mes peurs, l'image que j'ai construite de moi pour rentrer dans un moule sans savoir s'il était fait pour moi... tout ce superflu, qui fait en partie la personne que je suis, que les autres connaissent, à vocation à disparaître. Et donc celle qu'ils connaissent à vocation à changer. Grandir. Evoluer.

Nous vivons donc une même scène, au même endroit, mais dans deux mondes parallèles bien différents. Devant eux il y a le connu, l'habituel, le quotidien, avec un changement minime, voire très minime, c'est que j'en serai physiquement loin. Pour eux, me dire au-revoir est donc un évènement somme toute banal, car une simple goutte d'inconnu dans un océan de connu. Pour moi c'est tout l'inverse. C'est le début d'une perte totale de repères qui s'accélère un peu plus à chaque étreinte, un vide qui s'agrandit, qui s'étend vertigineusement à mes pieds un peu plus chaque jour.


N'y aurait-il pas aussi la peur de disparaître ? La nature n'aime pas le vide. Or si je laisse une place dans le coeur et dans l'esprit des autres, cet espace va être amené à être comblé, par d'autres moments, d'autres personnes, d'autres souvenirs. Et à mon retour, peut-être alors n'y aura-t-il plus de place pour moi... Peut-être que tous, ils auront fait leur chemin, continuant pas à pas d'avancer dans leur vie ; et moi je reviendrais après dix-huit mois d'ailleurs, comme on se réveille d'un coma dans une réalité qui n'existe plus car elle n'a pas attendu notre réveil.

Ce projet de départ me rend plus vulnérable que je ne l'ai jamais été. Il m'oblige à tourner le regard vers l'intérieur, à constater la montagne de questions qui y tournent et l’absence de réponses qui m’angoisse.

Même sur le plan professionnel, il m'oblige à faire le constat, somme toute logique, que les gens m’apprécient, trouvent mon travail qualitatif, mais que demain ils m’auront remplacée, et avec raison, auront comblé ma place, que je laisse bien volontiers. Mais alors, quelle est ma place à moi dans ce monde ? Quel est le sens ? Où je vais ? Pourquoi ? Comment ?… Des questions existentielles, banales, sans réponse absolue, sans même un début de réponse. Qui me laissent à nu, pleine de doutes, sur moi, la vie, le monde, abattue et effrayée face à ce vide qui laisse mon esprit vagabonder au milieu de cet océan d’incompréhension.

Et même si j’ai posé tout ça, et que cela peint une toile assez sombre, je suis heureuse de le vivre. Simplement parce que j’ai conscience de la chance que j’ai, ou plutôt de celle que je me donne, de vivre cette expérience intérieure, difficile mais tellement enrichissante, tellement transformatrice, qui me fera grandir, évoluer.