J-22

J-22

Me voilà à 22 jours du départ, et alors que l’excitation devrait dominer, je me sens profondément vide, triste, perdue. Je déambule depuis des heures dans mon appartement, au milieu des cartons, à me demander où je vais bien pouvoir stocker tout ça, et rester figée sur le palier de chaque pièce, observant tout ce qui s’y trouve, le regard vide et sans aucun plan précis. Quel est le sens de tout ça ?

Ce n’est pas mon premier déménagement, loin de là. Je quitte un appartement pour la 5ème fois depuis que je suis partie faire mes études, soit deux ans en moyenne par endroit. Mais cette fois-ci c’est différent. Habituellement un déménagement n’est rien de plus qu’un déplacement plus ou moins bien orchestré d’affaires d’un lieu à un autre. Or là, je ne déplace pas, je stocke. Pour combien de temps ? Je l’ignore. Aurais-je envie de déballer tout ça à mon retour ? Je ne sais pas. 

Plusieurs fins de cycles ces derniers jours, trop. La fin de quelque chose est souvent le début d’une autre. Mais là ? Dernière garde, fin des pompiers. Premiers au-revoirs. Vider l’appartement. Fins de contrats. Petit à petit, de plus en plus vite, de la place se fait dans ma vie, beaucoup de place. Sauf qu’il n’y a rien qui attend derrière pour la remplir. Et c’est bien le but de ce projet, bien sûr. Pas de plan, pas d’objectif autre que celui de profiter, explorer, découvrir, pas de contraintes, pas d’échéances. De l’espace, à tous les sens du terme, pour apprendre le monde, m’apprivoiser et me comprendre en profondeur.

Mais ce vide, il est effrayant. Tellement inhabituel. C’est comme si j’étais l’enfant qui à toujours rêvé de voir la mer depuis le haut de la falaise, et qui cours droit vers l’horizon pour découvrir cette vue. Il sait qu’au bout se trouvera l’à-pic, mais tant qu’il n’est pas au bord du vide, il ne peut en mesurer la profondeur.

J’arrive au bord du vide. Et je suis prise de vertige. Confrontée à moi-même. Nos vies sont une succession de « distractions », de petites choses qui occupent nos esprits, qui anesthésie nos consciences. Cette fameuse foire d’empoigne. Pas de questions, peu d’introspection, nous gardons la tête baissée, un pas après l’autre, dans des routines bien huilées, des agendas trop remplis, qui ne laissent pas de place au « rien ».

Et je suis passée maître dans l’art de ne pas avoir le temps pour le « rien ». Toujours occupée, toujours en mouvement, pas un créneau de libre des semaines à l’avance. Et là, à partir du 6 avril, mon agenda est vide. Que du rien, des pages blanches. C’est une chance, rare et incroyable, que de pouvoir vivre cela. Mais c’est aussi complètement déstabilisant.

Je vis ces derniers jours une perte complète de repères. Je tangue sur un plancher en mouvement sans opportunité d’ancrage, et ma tête tourne.

 Je regarde mes relations humaines avec un œil différent. Les liens forts, durables, précieux, qui ne souffriront pas de cette absence, qu’au contraire elle pourrait même renforcer. Ceux plus légers, liés à des contextes et milieux spécifiques, qui disparaîtront surement. Pour ceux-là, mon départ marque une fin probable, et il me faut l’accepter. Puis enfin il y a les autres, les plus douloureux, les peut-être. Ceux qui posent cette question qui torture l’esprit, « et si j’étais restée ? ». Ces connexions fortes, belles, rares, mais fugaces, qui laissent imaginer une suite, une histoire, une aventure, qui font espérer plus, mais resteront une hypothèse, comme un polaroid figé d’une potentialité qui ne verra jamais le jour. Et peut-être que si j’étais restée, ç’aurait simplement été pour vite me rendre compte qu’en réalité ces potentialités n’étaient que des visions fantasmées, des espoirs irréalistes, des incompatibilités mal déguisées. Mais justement je ne le sais pas, et partir sans le savoir me laisse le goût amer du regret.

On ne maîtrise pas toujours ce que l’on ressent. L’admiration, l’attirance, l’attachement ne sont pas des choses que l’on peut contrôler. On apprend à les apercevoir, à les gérer, à les reconnaître, à leur donner ou non la place qu’ils méritent. Mais contrôler leur survenue ? J’ai tendance à penser à cet instant précis, avec la connaissance que j’ai du monde et des gens aujourd’hui, que ce n’est pas possible. Et cela n’est pas une mauvaise chose en soi, car au fond, la beauté de la nature humaine tient à l’intensité des émotions qu’elle peut ressentir. Là où les choses deviennent difficiles, c’est quand il s’agit d’accepter l’asymétrie et la non réciprocité de ce que l’on peut parfois éprouver.

Accepter de ressentir et de donner ce que l’autre ne partage pas. Accepter cette mise à nue, accepter d’être infiniment vulnérable, accepter la douleur de ne pas être suffisant pour l’autre, accepter l’impact que cela à sur la façon dont on se voit, mais se rappeler que cela n’enlève rien à la valeur que l’on a, et que ressentir avec force quitte à en souffrir sera toujours préférable à abrutir son cœur et se protéger derrière une carapace qui ne laissera finalement plus rien passer de lumineux.